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Iran Manif - Au lendemain de la répression sanglante de la manifestation pacifique du 20 juin 1980 où un demi million de Téhéranais défilèrent dans les rues de la capitale contre la montée de la dictature religieuse, Khomeiny déclencha la terreur contre la population, et les Iraniens déclenchèrent la résistance contre les mollahs. La cruauté de la répression n’eut d’égale que l’héroïsme des résistants et particulièrement des femmes. Voici l’histoire vraie d’une jeune fille à peine sortie de l’adolescence, sympathisante des Moudjahidine du peuple d’Iran, exécutée en 1980.

HAVA BARZEGAR

La ville bruissait d’étonnement, elle ruisselait de crainte et pétaradait d’admiration.
« Mais oui ! Comment ? Vous ne le savez pas ? Esmaïli, ce vaurien, cette ordure, ils lui ont réglé son compte ! », « Dieu soit loué, ils ne resteront pas impunis », « J’en étais sûr, il s’est passé quelque chose, toutes les rues sont bloquées, y’a une pagaille monstre, ils tirent n’importe où. Ça ne finira donc jamais ? », « Hourra ! Ils l’ont eu ».

Ghaemchahr, dans le nord de l’Iran, Ghaemchahr à deux doigts de la Caspienne, frémissait du va-et-vient des rumeurs. Le chef des bourreaux de la prison de femmes avait été mortellement blessé. Ce mac, ce dealer, cette petite frappe que tout le monde méprisait depuis l’époque du chah où il ne faisait que des coups bas contre les mendiants et le racket dans les bidonvilles, avait prêté allégeance aux mollahs dès leur arrivée au pouvoir. Après avoir commandé des bandes de pilleurs et de matraqueurs, il avait été promu interrogateur spécial de la prison centrale. Beaucoup de jeunes de la ville étaient passés entre ses mains, beaucoup de jeunes filles surtout, dont on avait remis le corps ensuite aux parents ravagés de douleur. Parce que cette vermine aimait au lendemain des exécutions d’adolescentes, se présenter chez elles, et baver dans un rire glauque : « J’ai épousé la petite hier soir, je viens chercher la dote, ça sera pour l’enterrer. » Depuis que Khomeiny avait proclamé dans un décret religieux qu’il fallait violer les jeunes filles avant de les exécuter – « pour qu’elles n’aillent pas au paradis », mais en fait pour les dissuader de rejoindre la résistance -  Esmaïli se réservait toutes les gamines qu’il arrêtait. Rarement Ghaemchahr n’avait haï quelqu’un d’aussi fort.

Personne ne savait rien de précis, mais les histoires les plus folles couraient dans la ville. Certaines avec des scénarios hollywoodiens, d’autres avec force détails. Chacun dans son esprit avait déjà construit une équipe héroïque de quatre ou cinq hommes, des journées de surveillance, un plan rocambolesque, un courage sans égal, une frappe juste et une fuite épique. Chacun racontait la scène à l’envie, en rajoutait, la modifiait selon une ribambelle de circonstances.

Et tout à coup le silence retomba sur la ville. On eut dit que Ghaemchahr retenait son souffle. La place principale n’en croyait pas ses deux commères, les portes du Bazar restaient bouche bée, toutes les fontaines de la ville cessèrent un instant de recracher leur eau.

« Mais puisque je te dis que ça s’est passé dans la prison ! », «Comment ?! Une gamine ? », « Dans la prison ? Une jeune fille des moudjahidine ? Une prisonnière sous la torture ? Elle l’a tué ? A elle toute seule ? Comme ça !? »

La ville cette fois-ci applaudissait d’admiration, les femmes redressaient la tête, les hommes gonflaient la poitrine, les vieilles remerciaient le Seigneur, les jeunes ne tenaient plus en place, démangés par l’envie de résister eux aussi.

« Mais c’est qui cette petite ? », « C’est Hava, Hava Barzegar, la mignonette du village d’à côté. Tu sais,  celle que tous les paysans adorent, celles qu’ils mettent tous ‘‘au-dessus de leurs têtes’’ », « Quoi ! Cette petite, si frêle ? », « Une vraie flèche, je te dis, de l’énergie en barre, et si brave ! »

« Je vous le jure sur le Saint Coran, ça s’est passé comme je vous le dis. »
L’histoire filait de quartier en quartier, s’engouffrant dans une porte, ressortant par une fenêtre, toutes les âmes étaient suspendues à la bouche du vent qui apportaient la nouvelle depuis l’ancienne école, transformée par les mollahs en prison de femmes.

Après une éternité sous la mèche mordante du fouet qui lui avait déchiqueté la plante des pieds et labouré le dos, après la brûlure du fer à repasser  sur son ventre en loques, ce petit bout de femme à peine sortie de l’adolescence avait juré qu’elle vengerait ses sœurs de cellule qui après ces séances infernales devaient aussi assouvir les instincts bestiaux d’Esmaïli. Des nuits entières, dans la pièce voisine de leur cellule qui servait de chambre à leur bourreau, elle avait entendu gémir les petites à bout de force et de vie et rugir la bête qui les violait. Hava s’était jurée et Hava tenait toujours parole.

« Non mais c’est pas vrai, j’en crois pas mes oreilles ! », « Elle a fait quoi ? Elle est allée jusque dans la cuisine ? », « Je l’ai toujours dit qu’elle était courageuse, moi je le savais, ça se voyait dans ses yeux, la brave fille », « Tous les gardes dormaient, ces ivrognes ! », « Mais comment elle a fait avec les pieds en sang ? », « Non mais tu t’imagines ! Elle a piqué un couteau de cuisine dans le tiroir », « Elle s’est traînée jusque dans la chambre de cette ordure qui dormait et elle l’a lardé de coups de couteaux », « Il a hurlé comme un mouton qu’on égorge », « Il s’est débattu et il a tiré un coup de feu et les gardes se sont rués sur Hava ».

Ghaemchahr un instant enfouit sa tête dans la paume de ses mains. Une grosse larme roula sur la ville, traçant un large sillon dans le cœur des habitants. Toutes  les pensées étaient auprès d’Hava dans la salle de torture qu’elle n’avait pas quittée depuis qu’elle avait fait payer ses crimes à Esmaïli. Pas un cri n’était sorti de ses lèvres. Et les yeux de tout le pays se fermaient et tous les poings se serraient en comptant les coups de fouet qui s’abattaient sur ce petit corps décharné depuis la matinée.

« Elle a survécu au fouet, vous savez, elle les a usés », « C’est une flamme qu’on n’éteint pas », « C’est notre Hava, la nôtre, c’est Ghaemchahr », « On ne peut pas éteindre Hava, on ne peut pas éteindre la résistance », « A chaque coup, ce sont dix jeunes qui se lèvent pour elle », « Oui, il faut résister !».

Hava a été exécutée peu de temps après. Quand ils l’appelèrent, elle se leva, très digne, et dans un effort surhumain, se tint très droite. Elle avança seule, sur les deux moignons qui lui servaient de jambes, écartant d’un geste sec la main du garde qui voulait la soutenir. Aucun n’osa l’approcher, ni la pousser ; Hava, celle qui avait osé, marcha seule jusqu’à son poteau d’exécution.

Des paysans vinrent chercher son corps pour l’enterrer dans un champ hors de Ghaemchahr, où les mollahs avaient interdit son inhumation. La foule qui les accompagnait était si dense et si compacte qu’aucun pasdar ne put voir où avait été creusée sa tombe. Le champ entier fut recouvert de fleurs et le vent chargé de parfum souffla dans le cœur de la ville et des villages alentours, en dernier hommage.

Mis à jour (Mercredi, 24 Février 2010 22:40)

 
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