Retour en 1980 en Iran : Les divisions de l'islam en Iran
| Subjects - Intégrisme |
Moudjahidin contre clergé chiite
Par Eric Rouleau
Le Monde, Téhéran, 29 mars 1980 – Extraits – L’Un des « happenings » de Téhéran à ne pas rater est le cours de philosophie comparée que donne tous les vendredis après-midi M. Massoud Radjavi. Quelque dix mille personnes, munies de cartes d’admission, se rassemblent sur les pelouses de l’université Chérif pour écouter, trois heures durant, le chef des Moudjahidin Khalq (les combattants du peuple).
M. Radjavi avec son éloquence didactique et son physique de jeune premier (il est âgé de trente-deux ans) fait recette. Les réunions politiques qu’il tient dans la capitale ou en province attirent des foules de cent mille, deux cent mille, et parfois trois cent mille personnes. Sa notoriété ne date pas d’aujourd’hui. Arrêté avec les neuf autres membres du comité central des moudjahidin en 1971, peu avant les fastueuses festivités de Persépolis qui marquèrent le vingt-cinquième centenaire de l’empire perse, il avait, au cours de son procès, dénoncé avec une témérité suicidaire le despotisme du régime impérial et la mainmise américaine sur son pays. Il est condamné à la peine capitale. Une exceptionnelle campagne internationale se déclenche en sa faveur. Amnesty International, diverses organisations européennes des droits de l’homme, des associations de juristes, d’écrivains, des hommes politiques français, notamment M. François Mitterrand et le président Pompidou, font appel à l’indulgence du chah. Celui-ci finit par céder six mois plus tard et commue en détention perpétuelle la peine de mort prononcée à l’encontre de M. Radjavi, qui continue néanmoins à être soumis à d’atroces tortures jusqu’à sa libération en janvier 1979, deux semaines avant l’effondrement de la monarchie.
Essentiellement organisation de guérilleros les Moudjahidin se muent alors progressivement en parti politique dont l’ambition est de défendre « le contenu révolutionnaire de l’islam ». Dans ses conférences hebdomadaires à l’université Chérif, M. Radjavi expose et défend l’idéologie des Moudjahidine en citant largement le Coran, le Nouveau et l’Ancien Testament, mais se réfère aussi, entre autres, à Platon, Socrate, Sartre, Hegel et Marx, auxquels il emprunte volontiers des « principes scientifiquement vérifiés »
Ses cours, enregistrés sur vidéo cassettes, sont diffusées dans trente-cinq villes de province et édités en livres de poche, sont vendu au rythme de cent mille exemplaires chacun.
Parti de masse, l’un des mieux structuré du pays, les Moudjahidin occupent depuis trois ou quatre mois une position de choix sur la scène politique iranienne. Si l’imam Khomeiny n’avait pas écarté sa candidature à l’élection présidentielle en janvier dernier, M. Radjavi aurait recueilli, selon diverses estimations, plusieurs millions de voix. Il était, en effet, assuré du soutien des minorités ethniques et religieuses – dont il défend le droit à l’égalité et à l’autonomie - d’une bonne partie de l’électorat féminin, qui aspire à l’émancipation, des jeunes qui rejettent la tutelle du « clergé réactionnaire ». Candidat aux élections législatives de la semaine dernière, M. Radjavi sera vraisemblablement battu.
Les élections contestées
Les Moudjahidin n’ont cessé de dénoncer, documents à l’appui,, « les irrégularités, les pressions, les fraudes,, les violences », qui ont entaché le premier tour des élections. Deux mille cinq cents de leurs partisans avaient été blessés, dont cinquante grièvement, par des bandes armées de « hezbollahi » (mystérieuse organisation d’intégristes musulmans) au cours de la campagne électorale. La consultation s’est déroulée à « l’ombre des fusils des miliciens islamiques », de mollahs et d’activiste du parti république islamique qui ont eu recours, rapporte encore M. Radjavi, à « la ruse, à la diffamation et au chantage » pour amener les électeurs, surtout illettrés, à ne pas voter pour les « koffars » (infidèles). Les observateurs désignés par les Moudjahidin, qui s’évertuaient à protester, étaient pour la plupart expulsés des bureaux de vote, battus, parfois arrêtés. M. Radjavi soutient que dans nombre de localités, les urnes ont été « bourrées » de faux bulletins de vote, et cela malgré un « système électoral inique » à deux tours, « conçu pour éliminer les formations révolutionnaires ».
Sur la requête des Moudjahidin notamment – qui exigent l’annulation des élections de Téhéran – le Conseil de la révolution a chargé une commission d’enquête de soumettre son rapport dans un délai d’un mois. « Ce serait dommage, nous déclare M. Radjavi, si l’assemblée devait ne pas refléter la volonté populaire. Nous avons joué loyalement le jeu démocratique parce que nous sommes des partisans convaincus de la coexistence pacifique des diverses forces politiques. Si l’on persiste à fausser le jeu, nous aurons du mal à contrôler la colère de nos partisans, déjà profondément choqués par mon exclusion de la course présidentielle. Un parlement croupion ne ferait qu’exaspérer les contradictions, plongerait notre pays dans de redoutables conflits. »
Ces menaces implicites n’impressionnent guère le parti républicain islamique, dont le quotidien Jomhouri Islami consacre des pages entières à vilipender les Moudjahidine et son chef. A la veille des élections, un pamphlet diffusé à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires désignait M. Radjavi comme un « agent de la SAVAK ». De toute évidence le clergé intégriste considère ces musulmans de gauche comme étant plus dangereux que les formations marxistes, dont « l’athéisme » sert de repoussoir à la majeure partie de la population. « Les mollahs réactionnaires, nous déclare M. Radjavi, cherchent à susciter un climat de type maccarthyste. Quiconque n’est pas avec eux est considéré automatiquement comme étant un communiste. Ils ont repris à leur compte le mensonge du siècle, celui que lançait naguère le chah, à savoir que nous sommes des marxistes déguisés en musulmans. Ils nous accusent encre d’être pro-soviétiques alors que nous défendons le slogan « ni est ni ouest ». La conception mossadeghiste de « l’équilibre négatif », qui consiste à refuser aux deux super-grands un traitement privilégié en Iran. Nous sommes les défenseurs intransigeants de l’indépendance nationale. » (…)
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Mis à jour (Samedi, 19 Juin 2010 15:35)





